
Conversations
Les femmes qui façonnent La Réserve
Delphine Nény, Artiste Peintre Décorateur
Meilleur Ouvrier de France et Maître Artisan, elle perpétue depuis plus de 35 ans l’art de la peinture décorative, des trompe-l’œil aux décors muraux. Son coup de pinceau a marqué des palais italiens comme La Réserve Ramatuelle, où elle a créé des œuvres inspirées, entre héritage et création.
Crédit Portrait ©️Marc-Antoine Mouterde / ©️fondationremycointreau
Pouvez-vous retracer les grandes étapes de votre parcours qui ont forgé votre identité d'artisan ?
Mon parcours a débuté de manière assez classique. J’ai d’abord obtenu un bac Lettres et Arts, suivi d’une classe préparatoire aux écoles d’art. Comme pour les grandes écoles de commerce, intégrer une bonne école d’art nécessite souvent de passer par une prépa. Pour ma part, j’ai suivi une prépa appelée l’Académie Roederer, qui malheureusement n’existe plus aujourd’hui—c’était il y a 35 ans. Cette académie avait été fondée par l’un des descendants de la famille Roederer.
Par la suite, j’ai intégré les Beaux-Arts de Cergy-Pontoise, où j’ai étudié pendant trois ans. Cependant, je me suis vite rendu compte que ce parcours ne me correspondait pas totalement. Je n’arrivais pas à me projeter dans une vie d’artiste indépendante—je n’avais pas envie de vivre « la vie d’artiste ». C’est pourquoi j’ai choisi de me tourner vers l’artisanat.
J’ai alors intégré l’école de peinture décorative Cours Renaissance, où j’ai appris l’art de peindre sur les murs : peinture murale, décors muraux, trompe-l'œil, fausses matières, reproduction de décors anciens, etc. C’est là que mon parcours professionnel a véritablement commencé.


Vous avez collaboré avec La Réserve Ramatuelle, notamment pour les fresques des chambres et de l’escalier. Qu’est-ce que cette collaboration représente pour vous ?
Pour La Réserve, notre collaboration a duré quatre ans. J’ai travaillé avec Benoît Déclos, et franchement, ça a été un projet exceptionnel. Même si on n’intervenait qu’un mois au printemps, ça reste l’un des chantiers les plus fluides que j’ai connus, aussi bien avec le client qu’avec les équipes. Tout s’est bien passé, du début à la fin. Chaque année, on revenait avec plaisir, même si ça voulait dire quitter nos familles pendant trois ou quatre semaines. Mais honnêtement, on était super bien reçus : bien logés, bien traités, et ça, ça joue beaucoup.
Pour la cage d’escalier, l’inspiration venait des dessins de Cocteau. On s’est basés sur une chapelle en Provence qui comportait des esquisses d’herbiers. De là, on a travaillé sur cette idée et développé le concept. Pour les chambres, il y avait quatre thèmes différents, comme la mer et des scènes du Sud de la France !
Je travaille essentiellement avec des décorateurs. Ce sont eux qui ont l’idée de départ, et à partir de là, on intervient pour proposer des dessins, des maquettes, des esquisses. Il y a toujours une ligne directrice définie au préalable.
“L’inspiration venait des dessins de Cocteau. On s’est basés sur une chapelle en Provence qui comportait des esquisses d’herbiers.”
Quels projets majeurs vous ont menée à la distinction de Meilleur Ouvrier de France en peinture décorative ?
Aujourd’hui, j’ai la chance de travailler sur de magnifiques chantiers, et ces dernières années, c’est en grande partie grâce à Jacques Garcia. Il est, sans aucun doute, un apporteur d’affaires important pour moi.
J’ai rencontré Monsieur Garcia alors que j’étais salarié dans une entreprise et que je travaillais au Costes. À l’époque, je le regardais et je me disais « Ah s’il pouvait me remarquer ! », mais personne ne me voyait vraiment. Puis, par un heureux hasard en 2019, je suis partie en Sicile pour un projet sans savoir que c’était pour l’un de ses amis, Jean-Louis Remilleux, producteur d’émissions de télévision, notamment Secrets d’Histoire.
Ce dernier y avait acheté un palais, et m’a contactée pour y travailler. Un jour, M. Garcia est venu voir ce chantier. M. Remilleux m’avait alors dit : « Une fois mon projet terminé, je ferai en sorte que vous puissiez collaborer avec lui. » Et il a tenu parole. À la fin du chantier, j’ai eu l’opportunité de dîner à ses côtés, et il m’a immédiatement proposé des projets. Il faut savoir que le contacter directement n’est pas évident. Beaucoup de gens aimeraient travailler avec lui, mais il préfère découvrir lui-même les talents plutôt que d’être sollicité en permanence.
Puis progressivement, il m’a confiée de nombreux chantiers d’exception. Bien sûr, je collabore aussi avec d’autres décorateurs, mais il reste celui avec qui je travaille le plus actuellement. Et ces projets sont absolument passionnants—ce ne sont que des chantiers d’exception, alors je ne peux qu’être comblée.


Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le fait de travailler avec des décorateurs et sur des lieux de vie comme des hôtels, plutôt que de produire indépendamment dans votre atelier ?
Moi, ce que j’aime, c’est collaborer. Je ne suis pas quelqu’un qui aime travailler seul, j’apprécie vraiment le travail d’équipe. Et puis, avec les décorateurs, tout avance vite. Ils ont des idées précises, ils savent où ils veulent aller. Avec un particulier, c’est souvent plus long, il hésite, il tâtonne, il ne sait pas toujours exactement ce qu’il veut. Tandis qu’un décorateur, c’est son métier, il a une vision claire, donc tout est plus fluide, plus rapide. Un autre énorme avantage de mon métier, c’est qu’il me permet d’accéder à des lieux d’exception. Et ça, j’adore. Ce sont des endroits incroyables, où peu de gens ont la chance d’aller. Je découvre des lieux somptueux, et ce qui est encore plus satisfaisant, c’est de laisser une trace. Mon travail restera ancré dans ces espaces d’exception, et ça, c’est quelque chose de très gratifiant.
Selon vous, quelle est la place des femmes aujourd’hui dans le domaine de l’art et de la création ? Quel est votre ressenti à ce sujet ?
Ce qui est amusant, c’est que quand j’ai commencé, la peinture décorative, c’était avant tout un métier du bâtiment, et il n’y avait aucune femme. Dans ma première entreprise, nous étions 20 décorateurs, et j’étais la seule femme. Mais aujourd’hui, tout s’est inversé : c’est devenu un métier très féminin. Personnellement, j’ai toujours continué à collaborer avec des hommes, car j’ai construit mon réseau dès le début de ma carrière, et j’ai gardé ces relations au fil des années. Mais globalement, le métier a changé et s’est largement ouvert aux femmes.
Bien sûr, il faut avoir de l’énergie parce que la vie de chantier n’est pas toujours facile, mais ce n’est absolument pas un frein. C’est un métier accessible, et ce que j’apprécie aussi, c’est qu’on ne perd jamais la main. J’ai pu faire une pause quand j’ai eu des enfants, et en revenant, mes gestes étaient toujours là. C’est un vrai métier d’artisanat, et une fois qu’on maîtrise son savoir-faire, il reste ancré en nous.
J’ai eu de la chance, tout s’est toujours très bien passé pour moi. Je n’ai jamais ressenti le besoin de prouver quoi que ce soit parce que j’étais une femme. Peut-être aussi parce que je me fais respecter, j’impose mes limites naturellement.
À LA MAISON